PREPARER DEMAIN

Anne Carson - Prix Nobel de littérature 2026.

Il y a quelques jours, l’Académie suédoise a décerné le prix Nobel de littérature 2026 à Anne Carson pour son « œuvre audacieuse et inventive qui, dans un dialogue ludique avec la tradition classique, a créé de nouvelles formes pour la littérature contemporaine ».

Anne Carson est une auteure canadienne de 76 ans, spécialiste des langues et des littératures classiques. Elle a publié notamment Autobiography of Red, paru en 1998 chez Alfred Knopf.

Dans ce roman en vers, elle reprend le mythe grec de Géryon, une figure monstrueuse associée à la légende d’Héraclès, pour construire un récit contemporain marqué par l’amour, la vulnérabilité de la personne amoureuse, et la recherche de soi.

Pourquoi je vous parle du prix Nobel de littérature, d’Anne Carson, de littérature… de tout ça ce matin ?

Parce que je crois fermement que la culture et l’éducation forment le socle de notre avenir collectif. Une société éclairée ne se construit pas qu’avec l’exploitation des ressources naturelles par des multinationales, la construction d’infrastructures prestigieuses, l’accumulation individuelle de richesse. Nous avons aussi besoin de culture, d’éducation, de penser par nous-mêmes et agir sur le monde.

La littérature, faut-il le rappeler, nous rend capables de dépasser nos émotions, nos préjugés et nos intérêts immédiats, pour examiner nos problèmes. Elle nous apprend aussi à interpréter la complexité de l’expérience humaine, à interroger sans complaisance nos certitudes, à accueillir avec humilité des perspectives différentes des nôtres, à vivre en paix et ensemble.

En Côte d’Ivoire, j’ai parfois le sentiment que les scandales occupent une place disproportionnée dans nos conversations publiques et nos fils d’actualité, au détriment des questions sur la qualité de notre système éducatif, de la formation des populations, de la réflexion prospective, de la production intellectuelle et artistique.

Bien sûr, les scandales doivent être révélés lorsqu’ils mettent en cause la gouvernance de nos institutions. Cela peut contribuer à la transparence et à l’amélioration de notre cadre social, légal et réglementaire. Le problème, c’est de laisser des épiphénomènes médiatiques reléguer au second rang des sujets essentiels qui engagent notre avenir commun.

Il est dit que ce qui occupe nos conversations finit toujours par déterminer ce qui est important pour nous.

En France, en ce moment même, des mobilisations étudiantes et lycéennes dénoncent le manque d’enseignants, la surcharge des classes, la dégradation de certains établissements, l’insuffisance des moyens consacrés à l’éducation.

Je ne cherche pas ici à établir une comparaison entre des situations qui ne sont pas identiques. Mais ces mobilisations rappellent à nos esprits que les conditions d’apprentissage méritent d’être portées dans le débat public plus souvent.

Chez moi, à Tabou, d’où je suis revenu dernièrement, la situation que j’observe est préoccupante. Des salles de classe dans des écoles sont surchargées, étouffantes, délabrées, manquant de matériels pédagogiques et d’enseignants, parfois toute une année. Des élèves doivent apprendre, souvent dans le dénuement.

Je comprends que, face un tel tableau, le prix Nobel de littérature reste, pour la plupart des gens, éloigné de leurs préoccupations immédiates.

Or, derrière cette distinction, il y a bien davantage qu’un prix prestigieux remis à une écrivaine de talent et une personnalité exceptionnelle de lucidité et de simplicité. Il y a là la reconnaissance d’un travail intellectuel fécond, d’une œuvre qui contribue à enrichir notre compréhension de l’expérience humaine.

L’Afrique dispose de ressources naturelles considérables. Leur valorisation suppose des compétences réelles, des institutions solides, des entreprises innovantes, des citoyens formés et éclairés.

Si nous négligeons aujourd’hui l’éducation, si nous sous-estimons la recherche, si nous accordons peu de place à la lecture, à la production intellectuelle et à l’intelligence artificielle au détriment de « Mah Ba a dit… Joy Joy a fait… », nous risquons de rester longtemps dépendants de ceux qui se forment, maîtrisent les savoirs, les technologies et les moyens de se réinventer positivement.

Voilà pourquoi la culture, l’éducation et la maitrise des nouveaux outils, notamment l’intelligence artificielle, ne doivent pas être chez nous des préoccupations réservées à des cercles intellectuels ou privilégiés.

Que restera-t-il de notre aspiration légitime à offrir des conditions de vie meilleures aux générations suivantes si nous ne donnons pas à nos enfants des repères intellectuels solides qui leur permettent de comprendre le monde et de construire leur propre avenir ?

Seules les connaissances, les compétences et la capacité à penser par soi-même peuvent donner aux individus les moyens de construire, ensemble, l’avenir auquel ils aspirent.

En somme, la vraie richesse d’une société est ce que ses citoyens sont capables d’apprendre, d’inventer et de transmettre.

C’est en cela que je salue le génie d’Anne Carson qui a su s’appuyer sur les récits et les vécus anciens pour nous offrir une approche nouvelle pour appréhender les défis actuels.

C’est aussi cela, préparer demain. Travailler sur le passé et l’existant, pour mieux éclairer les sentiers qui s’ouvrent devant nous.

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